Miroir du passé

Miroir du passé
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Texte : Yvonne Faivre

Photographies : Jean Jack Moulin

Avec la participation de Jacques Dolivet & Johanna Moulin

Les mots résonnaient encore dans sa tête.

Effrayants.

Il en tremblait encore.

A peine arrivé chez lui ce jour-là, une voix au téléphone lui avait parlé longuement, sans attendre ni réponse, ni réaction.

Elle avait parlé et cela avait suffi.

Il fallait qu’il sache.

Comment avait-il fait, pendant toutes ces années, pour être aussi confiant ?

A la fois anxieux et exalté, il longea le quai de la gare désert et glacial à cette heure.

Rien, rien ne pourra m’arrêter désormais se dit-il, et ses yeux se mirent à briller.

Il marcha longtemps, hésitant parfois devant un carrefour. Puis il prenait une direction, à nouveau sûr de lui.

Au bout d’un moment qui lui sembla éternité, il se planta, mains crispées, devant une maison posée au fond d’un jardin, tapie au milieu d’arbres décharnés dont la mission semblait devoir repousser tout être civilisé.

Sinistre, pensa-t-il.

Il pénétra dans le jardin, balayant les environs d’un regard furtif. Les bruits de la rue se faisaient entendre, mais c’est à peine s’il les percevait. Sa détermination était telle qu’il dut s’arrêter pour redevenir lui-même, un homme qui arrivait au bout de sa route.

La maison était la réplique exacte du souvenir qu’il en avait. Rien n’avait changé. Ni la couleur des volets, ni le maquillage jaunâtre de sa façade.

Il resta de longues minutes à la contempler, conscient des battements du sang sur ses tempes.

Il s’avança.

Puis s’arrêta.

Qu’était-il venu chercher ? Le voulait-il vraiment ? Son indécision soudaine le prit de cours.

Il devait continuer, les paroles anonymes gravées dans sa mémoire ne lui en laissaient pas le choix.

Conscient d’entrer dans une phase non prévue de son existence, il s’approcha d’une fenêtre vivante. Son œil saisit la scène avec une acuité douloureuse.

Elle était là, telle que son imaginaire l’avait fait naître.

Comme si elle l’attendait.

Comme si elle avait su qu’aujourd’hui ne serait pas un jour comme un autre.

Comme si elle n’avait vécu que pour cet instant.

Les gestes de la femme étaient lents et mesurés.

Ses yeux grands ouverts ne semblaient rien percevoir de cette pièce déserte. Ils semblaient entièrement tournés vers un ailleurs invisible et dévorant.

Elle lui rappelait quelqu’un. La même démarche, la même façon qu’elle avait d’écarter cette mèche de cheveux espiègle qui s’obstinait à balayer son front, ce regard…

Etait-il possible que…

Il se précipita (se dirigea) sans plus réfléchir vers la porte entrouverte et confia le reste de sa vie au destin.

Elle fut là, devant lui comme devant une évidence. Ses mains ne tremblaient pas, ses yeux ne cillaient pas, elle était statue.

Ce qui se devina, ce qui ne se dit pas, était aussi pesant qu’un monde en perdition.

Ils s’observèrent longtemps.

Elle murmura des mots qu’il ne voulait comprendre, qu’il ne voulait admettre. Ainsi cette voix… cette voix au téléphone ? Elle résonnait encore à ses oreilles…

Comment avait-elle deviné ? Comment savait-elle ? Il se souvenait, c’était un crime parfait…

Elle lui ressemblait tellement qu’un malaise l’envahit.

Sa fille.
Ce ne pouvait être que sa fille.

Alors lentement, dans sa poche, sa main lâcha la crosse du révolver.

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