Blanche

 

Juillet à Arles, une ruelle ombragée près des arènes, une vieille valise ouverte, posée sur un muret. Offertes à tous et entassées sans ménagement par centaines dans cette valise, de petites photographies anciennes, patinées par le temps, souvent pliées ou déchirées par un séjour trop long passé au fond d’un portefeuille, attendent sans grand espoir qu'un nouveau regard se pose sur elles.
Portraits sépia d'enfants, paysages d’ailleurs, photos de soldats, images floues... Qu'allez-vous devenir ?

Pourquoi ne pas en sélectionner quelques-unes, au hasard ou au coup de cœur. Cinq ? Sept ? Celle-ci ? Pourquoi pas celle-là ? J’en ai maintenant neuf entre mes doigts. Et si ces images, ensemble, pouvaient revivre et nous raconter une nouvelle histoire.
Trouver le sujet, l’inspiration, trouver le lien entre les images, un titre… C’est ainsi que naquit « Blanche ».

Photos : Inconnus  |  Texte : Jean Jack Moulin avec la complicité de Mireille Le Bouill

Les premières lueurs du jour annonçaient déjà la fin de la nuit du jazz. Rivée aux accords mineurs d'un rutilant Steinway, Suzanne BELEVIAN entamait le dernier morceau de son programme, l'incontournable « My brother did it », plongeant comme à l'accoutumée les spectateurs dans un bain de plaisir partagé.

Debout au milieu de la foule, Blanche sentit la main de Robert, délicate et protectrice, se poser délicieusement sur la peau tiède de son épaule nue et dorée par le soleil camarguais.

Le marcato langoureux du piano berçait la jeune femme et elle s'abandonna au rythme de la mélodie. Elle ferma les yeux pour mieux se délecter de ce précieux moment lorsque, soudain, la main de Robert desserra son étreinte. Blanche sortit alors de son rêve semi-éveillé, elle se retourna lentement, et dut se rendre à l’évidence : son fiancé de soldat n’était plus derrière elle.
Blanche parcourut la salle d’un regard affolé, cherchant son homme. Se frayant un chemin parmi les spectateurs amassés, elle traversa avec peine le bar, le vestiaire, le couloir, et le hall d’accueil, mais elle dut se rendre à l'évidence : Robert s'était volatilisé...

 

 

Les pas de Blanche la conduisirent enfin vers la porte de sortie. Dehors, la lumière pâlotte de l’aube caressait timidement les larges marches du centre culturel et, dans la fraîcheur du petit matin, la jeune femme resta un long moment sur le parvis désert.

La foule des spectateurs envahit bientôt les marches, et ce n’est qu’au moment où ils eurent tous quittés les lieux, qu’elle se décida enfin à prendre la route de Fontvieille, le village où vivait son fiancé.

A cette heure, rares étaient les voitures qui circulaient en direction de la bourgade. Perdue dans ses pensées, Blanche marchait d’un pas décidé au milieu de la chaussée, sur laquelle les ombres des pins maritimes commençaient à se dessiner. A la sortie d’une courbe, elle aperçut la silhouette immobile d’un homme penché au dessus d'un cours d’eau. Mais ce n’était pas Robert, c’était Joël, le marchand de fruits de son quartier. Reconnaissant Blanche, il la salua et l’invita à venir admirer un banc de barbeaux qui remontait le ruisseau. La jeune femme se prêta poliment au jeu, mais, sa préoccupation du moment étant fort éloignée de ce spectacle anodin, elle fit rapidement part de l'étrange disparition de son fiancé à Joël. Le regard de l’homme s'assombrit, malgré tout, il essaya de rassurer Blanche, et lui conseilla de se rendre à la caserne Calvin, lieu d’affectation de Robert.

Blanche consentit à suivre la proposition de Joël, mais, comme elle se trouvait déjà non loin de Fontvieille, elle décida de passer d'abord chez son bien-aimé. Elle s’y rendit avec hâte.

 

 

Quand elle arriva au village, la petite maison qu’elle connaissait si bien était ouverte. Pourtant, les quelques pièces demeuraient désespérément vides de toute présence, y compris le bureau dans lequel Robert passait le plus clair de son temps. Le silence de la pièce n'était rompu que par le lourd balancier de la comtoise qui s'évertuait impitoyablement à découper le temps, comme pour marquer davantage l’inquiétante absence du propriétaire des lieux.

La jeune femme décida alors de prendre le chemin de la caserne.

 

 

Devant l’entrée, le première classe de garde écouta sa demande, puis il l'accompagna jusqu'à une salle encombrée de meubles anciens. Un buste de Marianne, ainsi que des drapeaux français, occupaient aussi l'espace. Le militaire invita Blanche à s’asseoir, et convia trois autres militaires à se joindre à eux.

Une fois installés, ceux-ci suivirent avec intérêt le récit de Blanche, mais, rapidement, un mélange de surprise et d’incompréhension apparut sur leurs visages.
L'un d'eux, un lieutenant, lui signala que son fiancé était parti en longue permission depuis la veille, et qu'il n’avait donc tout naturellement pas réintégré le régiment depuis. De plus en plus perplexe, Blanche prit congé des soldats en les remerciant.

 

Dans la cour de la caserne, elle croisa un groupe d’officiers accompagnés de leurs femmes. Ils la saluèrent poliment, mais perdue dans ses pensées, c’est à peine si elle les remarqua.

 

Blanche se sentait perdue. Elle ne savait plus comment faire pour retrouver Robert. Cette disparition subite l'avait plongée dans un sentiment de malaise tenace. Qu’était devenu son fiancé ? Où était-il parti si soudainement, et surtout, pour quelle raison ? Tout-à-coup, une pensée lui traversa l'esprit : il avait peut-être fait un malaise pendant le concert sans qu'elle ne s'en aperçoive, et avait alors été emmené à l’hôpital ? L’hôpital… L’hôtel-Dieu… La jeune femme décida de s’y rendre sur-le-champ.

 

Quand elle pénétra dans l'établissement, le personnel soignant semblait très occupé. Un peintre célèbre venait d’arriver, une oreille sérieusement entaillée… Il fut donc impossible à Blanche d’intercepter la moindre infirmière.

Elle se dirigea alors vers la première porte venue, espérant trouver derrière celle-ci un interlocuteur disponible. Elle frappa doucement. Une voix l’invita à entrer. La pièce était plongée dans l’obscurité. Seule une applique murale éclairait un lit, dans lequel un jeune homme, allongé sur le ventre, lisait un épais manuel de médecine.

Sans lui adresser le moindre regard, il lui demanda ce qu’elle désirait. Blanche entamait son récit lorsque le jeune homme, toujours plongé dans son livre, l’interrompit et lui proposa de retourner dans le couloir et d’y attendre son père, le célèbre docteur Rey. D'après lui, ce dernier allait arriver d’un moment à l’autre, et sa proposition laissait sous-entendre que le docteur pourrait être à même d'apporter son aide à Blanche.

Blanche s’exécuta sans insister, et attendit près d’une fenêtre, dans le hall d’entrée. Au loin, le clocher de Fontvieille se détachait sur le ciel bleu azur, et, d'où elle se trouvait, elle pouvait apercevoir un bras du Rhône. Il semblait offrir une fraîcheur bienvenue à cette heure ; le soleil était déjà haut, et la température commençait à monter.

Blanche avait chaud. Elle retira avec soin son gilet de soie, qu’elle laissa glisser sur un fauteuil tout près d’elle. C'est alors qu'elle sentit la main de Robert, délicate et protectrice, se poser délicieusement sur la peau tiède de son épaule nue et dorée par le soleil camarguais...

Elle ferma les yeux pour mieux se délecter de ce précieux moment, lorsque, soudain, la main de Robert desserra son étreinte. Blanche sortit alors de son rêve semi-éveillé, elle se retourna lentement, et reconnut le Docteur Rey, qui se penchait sur elle : « Que faites-vous dans les couloirs à cette heure, Blanche ? Venez, je vais vous raccompagner dans votre chambre. »

 

JJM

 

 

 

 

 


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